Del Piero salue l’Avvocato

Sur son site officiel, Alessandro Del Piero a tenu à rendre hommage à un homme qui l’a profondément marqué, tant professionnellement que personnellement, par le biais d’un article intitulé « Si il me téléphonait aujourd’hui » :
Dix ans sont passés mais j’ai l’impression que ça fait beaucoup moins. Sûrement parce que pour moi, l’Avvocato est encore un souvenir proche, comme si ce téléphone, qui sonnait si tôt le matin, je l’avais à peine décroché après avoir fait semblant d’être déjà réveillé, me frottant encore les yeux.Pourtant, cela fait déjà dix ans. Mais quand les personnes entrent autant dans ta tête et dans ton coeur, au fond, ils ne s’en vont jamais vraiment. Et il me manque même. Son élégance, son style, sa passion, son goût pour la beauté, sur n’importe quel terrain de la vie publique et privée manquent. Son amour pour le sport, pour le football, pour sa Juventus, pour sa Ferrari, pour ses bateaux, pour sa ville de Turin manque. Il manque aux Juventini, à tous les italiens et il me manque à moi, qui ai eu la chance et l’honneur de faire un petit bout de chemin avec lui.Comment je pourrais oublier cette première rencontre… C’est un souvenir particulièrement plaisant pour moi, mon premier triplé en Serie A. Pour moi, c’était tout nouveau, j’avais 18 ans, je venais à peine de rentrer dans l’équipe première, en provenance de la Primavera. C’était la veille du match contre Parme. Je ne sais pas si l’Avvocato me connaissait. Je pense qu’il me connaissait très certainement parce que c’était un grand amateur de football et très curieux, donc il était informé notamment du dernier arrivé, moi, mais évidemment il réservait sa confiance aux joueurs qui étaient alors les plus affirmés. Nous venions à peine d’être éliminés de la Coppa Uefa et nous étions aussi contestés par nos tifosi. Parme, en revanche, avait gagné contre l’Ajax. C’était l’équipe du moment. L’Avvocato comprit le climat difficile et peut-être aussi le manque de confiance que nous avions, il nous encouragea et nous dit que toute les différences entre nos équipes, dont les journaux parlaient, n’existaient pas en réalité. Et il amena justement avec lui un journal, pour nous pousser à donner le maximum, en réagissant aux critiques. Le jour suivant, nous battions Parme nettement, et j’inscrivis mon premier triplé avec le maillot de la Juve. Ce fut ma première rencontre avec lui, son charisme, et avec l’enthousiasme qu’il savait donner.

Quelques années plus tard, il me donna ce surnom qui m’a ensuite accompagné pendant des années. C’était au moment (disons le comme ça) du passage de témoin avec Roberto Baggio à la Juventus.  L’Avvocato, en grand expert et connaisseur de l’art, avait défini Baggio « Raffaello » et il me compara à « Pinturicchio ». Au début, j’étais assez perplexe et en réalité je ne connaissais même pas Pinturicchio. Puis, je me suis renseigné et j’ai appris que c’était un grand peintre. Je suis attaché à cette définition, parce que je savais avec quel état d’esprit l’Avvocato l’avait dit et parce que ça me rappelle une belle phase de ma carrière, les premières années enthousiasmantes avec la Juventus.

Ses définitions, ses plaisanteries étaient toujours cinglantes, incisives. Mais les critiques n’étaient jamais lourdes. Je me rappelle ensuite les échanges de déclarations avec les autres dirigeants et autres présidents. L’Avvocato aimait les rivalités saines, mais il respectait et admirait ses meilleurs adversaires. Il avait le gout pour la compétition et l’intérêt pour les défis.

Si je me retourne, maintenant que je suis loin et que je ne suis plus bianconero, j’apprécie encore plus la chance que j’ai eu à presque 20 ans à Turin: j’ai connu les deux personnes qui plus que tout ont incarné la Juventus, pour toujours: Giampiero Boniperti qui m’a transféré à Turin depuis Padova, et l’Avvocato qui m’a honoré par son estime et sa considération.

La Juventus était sa passion. Il en avait tellement, il était fasciné par la vie et par les personnes, par leurs histoires. Mais le football et la Juventus l’attiraient de manière irrésistible. Il transmettait cette passion à qui l’entourait et aussi à l’équipe, à nous. Il aimait la Juventus et ses champions. Et il était aimé par ses champions tout comme le public. Ce qui est arrivé le jour de son enterrement en est la preuve. Je rappelle que la veille du match contre Piacenza, le premier sans lui, nous allions visiter la chambre ardente et j’étais impressionné par le nombre de personnes qui lui rendirent hommage. Des personnes normales: du patron à l’ouvrier. Cette manifestation de fierté de condoléances, de respect mais aussi de la part de ceux qui étaient loin de lui et de son monde me toucha.

Je suis très attaché au but que j’avais marqué contre Piacenza. Il n’était pas arrivé par hasard dans une journée si spéciale. Ce fut un beau but, spectaculaire. Je suis convaincu qu’il lui aurait plu et que de sa tribune il aurait applaudi. 

Ces derniers jours, il m’arrive de penser à ceux qu’il m’aurait dit aujourd’hui. Au fond, je pense qu’il m’aurait appelé pour me conseiller quelques lieux à voir en Australie, lui qui connaissait tout le monde et aimait tout ce qui était beau. 
Il me téléphonerait, peut-être à six heures du matin. Mais cette fois, ici à Sydney, il me trouverait réveillé. 
Alessandro



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